DU BON USAGE DES CATASTROPHES
Par Régis Debray de l’Académie Goncourt, président d’honneur de l’Institut Européen en Sciences des Religions, et on va s’arrêter là.
De la médiologie, du prophétisme et des catastrophes du XXIème siècle, morceaux choisis :
“Pas de bonne catharsis sans une montée préparatoire aux extrèmes. La dramaturgie du sauvetage ne serait pas à ce point recyclable sans notre aptitude à la mise en abyme du trauma majeur - incendie de Rome en 64, peste noire, nine eleven ou explosion nucléaire. Cette source de feu a les dernières nouvelles pour combustible.”
“Un esprit désabusé dans une époque sismique, c’est au mieux un déphasé, au pis un dépressif. Incapable de gouverner ses peines. Laissé à lui-même. Passager hagard d’un avion sans plan de vol ni destination, nos contrôleurs du ciel s’étant mis aux abonnés absents. Où sont passés, en Occident, les préposés à le feuille de route qui rendaient acceptable l’inacceptable ? Nos chefs d’Etat font contrôleurs de gestion, nos curés et pasteurs distributeurs automatiques d’absoutes tarifées, et l’illustre inconnu qu’est le secrétaire général de l’ONU le porte-parole anonyme d’une société anonyme, “la communauté internationale”.”
“La désertion des lieux de culte ouvre la porte aux novices qui-ne-remplissent-pas-les-critères pour qu’ils prennent l’angoisse en charge, en lieu et place des anciens gestionnaires. Ainsi les pouvoirs publics sont-ils contraints d’expédier des brigades de psys (les cellules médico-psychologiques) sur les lieux de l’avalanche ou de l’attentat, parce que le curé comme l’instituteur ne sont plus opérationnels pour ce qui est de donner un sens au deuil et à la mort. Ces suppléances sont à la charge du contribuable et il faudra bien qu’un économiste néolibéral chiffre en matière de sécurité civile les coûts budgétaires de la déchristianisation, comme la fin des religions civiles de salut. Quand la Vierge ou saint Christophe ne protègent plus contre les accidents de la circulation, quand les réducteurs d’incertitude que furent les rogations, le cierge et l’ex-voto , puis Le Capital et le Comité central deviennent folkloriques, chacun s’en va signer un contrat auprès des compagnies d’assurances et réclamer des indemnités auprès des cabinets d’avocat.”